En 2022, une entreprise de Melbourne a fait pousser des neurones humains sur une puce, leur a appris à jouer à Pong et les a dits sensibles dans le titre de son article. Quand les cellules ratent la balle, elles reçoivent quatre secondes de bruit électrique aléatoire, ou un silence complet. Depuis mars 2025, le système est en vente pour environ 35 000 $ US. Le Canada a trois corps de règles qui pourraient atteindre ce genre de travail. L’EPTC 2 protège la personne qui a donné les cellules. La Loi sur la procréation assistée protège l’embryon. Le Conseil canadien de protection des animaux protège l’animal. Aucun n’est écrit pour les neurones dans la boîte de culture. La règle sur les animaux va plus loin : elle dit aux chercheurs qu’il est contraire à l’éthique de ne pas faire passer le travail des animaux à la culture.
En décembre 2022, la revue Neuron publie un article de Cortical Labs, une entreprise de Melbourne, et de ses partenaires universitaires. Son titre : « In vitro neurons learn and exhibit sentience when embodied in a simulated game-world » (des neurones in vitro apprennent et font preuve de sensibilité lorsqu’ils sont incarnés dans un monde de jeu simulé). L’équipe fait pousser des neurones sur une grille d’électrodes à haute densité. Certains viennent du cortex d’embryons de souris prélevés à quinze jours et demi. D’autres sont dérivés de cellules souches pluripotentes induites humaines, obtenues en reprogrammant des cellules de peau ou de sang d’un adulte. L’article appelle le système DishBrain.
Le jeu est Pong. Huit électrodes d’un côté de la culture lui indiquent où se trouve la balle. Le logiciel compte les décharges dans deux régions « motrices » toutes les dix millisecondes et déplace la raquette vers le haut ou vers le bas en conséquence. Les cultures humaines sont gardées sur les grilles plus de trois mois.
Les cellules sont entraînées par ce qu’elles reçoivent après chaque point. Un coup réussi déclenche une salve de stimulation prévisible. Une balle ratée déclenche quatre secondes de stimulation à 150 millivolts et 5 hertz, délivrée « à des sites aléatoires, à une cadence aléatoire » sur les huit entrées. Dans une deuxième expérience, la balle ratée reçoit une autre réponse : « une période de durée égale pendant laquelle toute stimulation est suspendue ». Les deux formes de rétroaction font mieux que l’absence de rétroaction, et le bruit aléatoire fait le mieux. La théorie derrière le montage est le principe de l’énergie libre : un système nerveux agit pour garder ses entrées prévisibles, et il travaille donc à éviter ce qui les rend imprévisibles.
Les auteurs avancent que leurs cultures répondent à « la définition formelle de la sensibilité, être “sensible aux impressions sensorielles” ». En mars 2023, Neuron publie une réponse d’une trentaine de neuroscientifiques, « A response to claims of emergent intelligence and sentience in a dish », et, à côté, la réplique des auteurs. La dispute porte sur le mot. Personne ne conteste le protocole.
En avril 2023, Cortical Labs lève 10 millions de dollars américains. Horizons Ventures mène la ronde. Blackbird Ventures, LifeX Ventures et Radar Ventures y participent, tout comme In-Q-Tel, le bras de capital-risque de la CIA. L’entreprise dit déjà remplir des commandes.
En mars 2025, elle annonce le CL1, qu’elle présente comme « le premier ordinateur biologique au monde sur lequel on déploie du code » : des neurones humains vivants sur une puce de silicium, dans un boîtier qui les nourrit, pour environ 35 000 $ US. Les acheteurs peuvent envoyer du code directement aux cellules. Les cultures étaient annoncées pour durer jusqu’à six mois. Qui ne veut pas du boîtier peut louer des cultures à distance par le Cortical Cloud de l’entreprise, qu’elle appelle « Wetware-as-a-Service ». Les premiers appareils sont expédiés l’été suivant.
Les neurones partent de cellules de peau ou de sang données par des volontaires adultes, dont le président-directeur général de l’entreprise. C’est là que l’éthique de ce produit a été débattue : les donneurs ont consenti, aucun embryon n’a servi, aucun tissu cérébral n’a été prélevé. Les trois affirmations sont vraies. Aucune ne porte sur ce qu’on fait à la culture une fois vivante et branchée à un jeu.
Au Canada, la recherche sur des cellules humaines financée par les trois organismes fédéraux de recherche relève de l’Énoncé de politique des trois conseils : Éthique de la recherche avec des êtres humains, l’EPTC 2, dans son édition de 2022. Le chapitre 12 traite du matériel biologique humain, et sa section F des cellules souches. Il prévoit un comité national pour les cas délicats, le Comité de surveillance de la recherche sur les cellules souches (CSRCS).
L’article 12.10 fixe ce que ce comité examine : la recherche avec des cellules souches pluripotentes « qui ont été dérivées d’une source embryonnaire ou qui seront greffées ou transférées sous toute autre forme chez des êtres humains ou des animaux ». Puis il dit ce que le comité n’examine pas : « Le CSRCS n’évalue pas les projets de recherche sur des cellules souches pluripotentes humaines qui proviennent de tissus somatiques (non embryonnaires) et qui ne seront pas transférées chez des êtres humains ou des animaux. » Des neurones dérivés de la peau d’un adulte et gardés sur une puce, c’est exactement cette recherche.
Il reste le comité d’éthique de la recherche ordinaire, et tout ce que le chapitre 12 lui demande de vérifier concerne le donneur : le consentement, la vie privée, la possibilité de remonter des cellules à la personne, les conflits d’intérêts. L’article 12.16 prévoit même qu’un donneur puisse destiner ses cellules à un projet précis, puisque « les cellules souches pluripotentes induites ne sont pas dérivées d’embryons humains ». L’édition 2022 de l’EPTC 2 compte 288 pages en anglais. Les mots organoid, neural, sentience et moral status n’y apparaissent pas une seule fois.
La loi du Parlement sur la biologie humaine en laboratoire est la Loi sur la procréation assistée de 2004. L’article 5 est une liste d’interdits : nul ne peut créer un clone humain, créer un embryon in vitro sauf pour créer un être humain ou améliorer les techniques de procréation assistée, garder un embryon hors du corps après le quatorzième jour, modifier le génome humain de façon transmissible, ou « créer une chimère »..
Chacune de ces infractions repose sur une seule définition. Article 3 : « embryon : Organisme humain jusqu’au cinquante-sixième jour de développement suivant la fécondation ou la création ». Une nappe de neurones sur une grille d’électrodes n’est pas un organisme et ne se développe pas en un organisme. La Loi a été écrite pour empêcher qu’on fabrique une personne en laboratoire. Elle n’atteint pas des cellules cérébrales humaines qui ne seront jamais une personne.
La surveillance canadienne de la recherche animale est la seule des trois bâtie autour de la sensibilité. Les principes éthiques pour l’utilisation des animaux en science du Conseil canadien de protection des animaux, publiés en mars 2026, s’appliquent « à tout animal pour lequel il existe des preuves suffisantes de sensibilité » et notent que la sensibilité « est généralement présumée pour tous les vertébrés après la naissance ou l’éclosion ». Son critère est la capacité de souffrir, pas l’origine des cellules.
Son échelle va de la catégorie A à la catégorie E. La catégorie A, tout en bas, vise les « expériences sur la plupart des invertébrés ou sur des cellules isolées vivantes », et le premier exemple qu’elle donne est « l’utilisation des tissus en culture ». Les protocoles doivent être soumis à un comité de protection des animaux pour les catégories B à E. La catégorie A est la seule que cette règle n’envoie pas en examen.
Puis le même document oriente le travail vers la culture. « Ne pas remplacer les animaux chaque fois que c’est possible est contraire à l’éthique », dit-il. « Lorsque des approches sans animaux peuvent leur être substituées, on s’attend à ce que l’utilisation d’animaux soit refusée. » La seule règle canadienne qui demande si un système nerveux peut souffrir pousse la recherche vers des neurones humains vivants en culture, qu’elle ne couvre pas.
Chaque case est l’une des quatre choses de l’expérience DishBrain qu’une règle canadienne pourrait protéger. Touchez-en une pour lire la règle qui l’atteint, dans ses propres mots.
Lisez les quatre et le vide est net. Chaque règle est déclenchée par une source : une personne, un embryon, un animal vivant. Aucune n’est déclenchée par ce que font les cellules une fois cultivées, par la façon dont on les stimule ou par le temps qu’on les garde en vie. Les lignes directrices internationales sur les cellules souches le disent en une ligne : « il n’existe aucune preuve biologique d’un sujet de préoccupation, comme la conscience ou la perception de la douleur, pour les organoïdes correspondant à des tissus du système nerveux central, qui justifierait un examen ». L’entreprise qui vend le système a mis le mot sensibilité dans le titre de son article.
L’idée qu’une culture de neurones puisse apprendre a une origine canadienne. En 1949, Donald Hebb, psychologue à McGill, publie The Organization of Behavior, qui énonce la règle voulant que les connexions entre neurones se renforcent quand ils s’activent ensemble. L’article DishBrain situe son travail à la suite de résultats antérieurs sur la « plasticité hebbienne dépendante de l’état », qui porte son nom.
Deux ans après le livre, Hebb accepte un contrat secret du Conseil de recherches pour la défense, X-38, pour étudier ce qui arrive à un esprit humain quand ses entrées sont maintenues constantes. Ses sujets sont des étudiants volontaires rémunérés, dans une cabine, avec des lunettes translucides, des tubes sur les bras et le bourdonnement d’un ventilateur. Ils hallucinent, pensent moins clairement et deviennent mesurablement plus faciles à persuader. Ils ont consenti, et ils peuvent arrêter et sortir de la cabine. Les travaux vont à la CIA et aux trois armes de l’armée américaine. L’histoire complète est à Contract X-38.
Le Canada a aussi fabriqué la puce. En août 2010, l’Université de Calgary et le Conseil national de recherches annoncent une « neuropuce » issue du laboratoire de Naweed Syed, qui fait pousser un réseau de cellules cérébrales sur du silicium et l’enregistre, dans la suite d’un travail où le laboratoire avait montré que des cellules cérébrales se reconnectent sur une puce. Elle est présentée comme un outil de criblage de médicaments.
Aucun établissement canadien n’a annoncé l’achat d’un CL1. S’il y en a un, son comité d’éthique de la recherche vérifiera le consentement de la personne qui a donné le sang. Aucune règle canadienne ne demande à qui que ce soit de regarder ce qu’on fait aux neurones.
Seize entrées, chacune fixée par un document. Les lignes charnières sont celles où une règle trace sa limite.
Le donneur. L’EPTC 2 protège la personne qui donne la peau ou le sang : consentement, vie privée, conflits d’intérêts. Son comité national sur les cellules souches se retire nommément pour les cellules issues de tissus adultes et gardées hors des corps. Pas un mot ne porte sur ce qu’on fait aux neurones que ces cellules deviennent.
L’embryon. La Loi sur la procréation assistée protège un organisme humain pendant ses cinquante-six premiers jours. Une culture sur une puce n’est pas un organisme, et la Loi ne l’atteint jamais.
L’animal. Le Conseil canadien de protection des animaux protège tout ce qui présente des preuves suffisantes de sensibilité, la présume pour chaque vertébré après la naissance, place les tissus en culture dans sa catégorie la plus basse, et juge contraire à l’éthique de ne pas remplacer les animaux par des méthodes de ce genre.
La culture. Des neurones humains qui apprennent de la stimulation qu’on leur donne, que leurs fabricants disent sensibles, qu’on entraîne avec du bruit aléatoire et du silence, et qu’on vend environ 35 000 $ US l’unité ou qu’on loue à la semaine, ne relèvent d’aucune des trois. Les règles du Canada sont déclenchées par l’origine des cellules, et jamais par ce qu’on leur fait.
Le donneur a signé un formulaire de consentement et il est rentré chez lui.
La souris a un comité, et la règle dit au laboratoire de la remplacer.
Les neurones dans la culture n’ont pas de comité.
Regroupées par la section que chacune appuie.
DishBrain et la dispute sur le mot
La ronde, le CL1, la location
EPTC 2 (2022)
La Loi sur la procréation assistée
Le Conseil canadien de protection des animaux
La ligne directrice internationale
McGill et Calgary
Direction visuelle d’après les films océanographiques de Jacques-Yves Cousteau et de l’équipage de la R.V. Calypso, 1943–1996. La soucoupe est le SP-350 « Denise ». Aucune affiliation ; la dette est le sujet.